sortie du premier album éponyme de BACCHANTES [rock / Rennes]

autoportrait
Il y a la mythologie : celle des livres, de la poussière et les histoires que l’on s’approprie. Bacchantes n’est pas un groupe d’aujourd’hui, ni celui d’hier. Les définitions ont ceci de passéiste qu’elles sont péremptoires. Elles sont quatre, ce sont des femmes. Ceci sont deux faits. Elles jouent du rock, ont monté un instrumentarium qui leur est totalement propre entre acoustique et électrique ; guitare, batterie, claviers et harmonium indien. Cela donne un cadre. Elles ont immédiatement su que la versatilité de leurs expériences serait un socle de construction artistique fort. Un cri au monde. Telles sont certaines intentions.

Ces quinze dernières années ces quatre artistes ont arpenté des terrains variés participant à la singularité radicale du projet. La noïse furieuse dans Fordamage chez qui Amélie Grosselin a démontré comment faire corps en harmonie avec sa guitare dans un ballet intense, la pop plurielle où le chœur avait déjà toute sa place dans l’habillage d’un morceau pour Astrid Radigue au sein de Mermonte, le lyrisme radical du duo Sieur et Dame pour Claire Grupallo et enfin la folk baroque et empreint de naturalisme pour Faustine Seilman. Bacchantes est l’agrégat de ces personnalités, ces références, ces constructions musicales et de vie. Quoi qu’en disent les cycles d’enseignements littéraire, la vérité inaltérable est celle-ci : les thèmes qui ne pourront jamais périr sont l’amour, la nature, notre recherche de liberté. Et souvent le dernier est conditionné par le respect des deux précédents. Ces pérégrinations sont à la fois inépuisables et dépositaires d’une certaine tranquillité et marqueurs de notre rapport au monde. Les constructions de leurs morceaux s’appuient sur des poésies anciennes, questionnant ces sujets dont personne ne trouvera la clé des réponses uniques. Elles agrègent ces déclamations de rock et d’un chant lyrique frondeur pour mieux rendre audible le propos dans notre époque cynique.

Derrière chaque instant sombre surnagent des éclaircies à venir. Tels des larsens triomphants, les horizons se dégagent de manière inexorable. Bacchantes nous fait accepter que la douceur est également drapée de fureur, que la foi se veut autant ancrée dans la vérité de la terre que celle des projections fantasmagoriques. En les faisant leurs, en remettant en forme électrique ces savoirs anciens, Bacchantes s’inscrit pleinement dans le présent. Tel un perpétuel va et vient, les questions existentialistes reviennent par cycles. Le projet n’est pas un montage ecclésiastique d’adoubement des textes visités. Les musiciennes sont joueuses, osent à mélanger le tribal à la mélodie, la fin du monde au renouveau, la mort à la renaissance. Des voix prenant littéralement corps comme voile de protection aux attaques de notre siècle, ces chœurs qui en s’entrechoquant créent une transe atypique. Musique à la fois de sorcières et de sages, le rituel se veut surtout bienfaiteur. De regards elles dictent le tempo de nos émotions, et nous embarquent dans cette messe païenne redéfinissant les joutes médiévales. Bacchantes est une proposition hors du temps, qui ne souffre d’aucun repère.

Leur identité nait de leur choix et ce refus implicite de se conformer. Dans la mythologie, les Bacchantes sont représentées habillées de peau, le regard lointain, conscientes de leur propre monde et de la nécessité d’artifices libérateurs. Désormais n’accompagnant nullement Dionysos, dieu du vin, elles préfèrent choisir leur cru et ne plus s’armer seulement de regards détachés pour décloisonner les rôles que la société de l’époque assignait : celles de mère, d’épouse, de muse. Au contraire, en se réunissant, toutes leurs forces se déploient magistralement. D’architecture de voix et de hochements de têtes échangés sur scène, nait la communion et pour nous le frisson. Plutôt que de faire la guerre, elles ont pris l’assaut des instruments, ont modelé leurs émotions en réponses. Elles ne sont pas toutes les femmes de notre vie et nous questionnent sur nos places dans la société. Quel regard portons-nous sur la protection de nos sœurs et frères de combats, la nécessité d’écouter notre totem intérieur et nos tripes qui dictent les bons choix ? Fermez les manuels, les réponses se trouvent sur scène, lumières allumées et gobelets remplis.

Jocelyn Borde